Connu sous le nom de scène Chouty Star, Fritz Choute est originaire de « Site Monsèl », dans le département de l’Artibonite, et réside au Canada. Il se confie auprès de notre rédaction sur son univers artistique.
Entretien avec l’artiste
Marly W. DurandisVotre nouvel EP, paru en octobre, aborde des sujets profondément liés à votre identité. Dans quelle démarche artistique l’inscrivez-vous ?
Fritz ChouteEn effet, mes inspirations ont toujours été nourries par certains facteurs culturels ou environnementaux, surtout par ceux liés à différentes réalités sociopolitiques, économiques et relationnelles, notamment dans mon pays, Haïti. Voilà pourquoi l’idée de créer une passerelle entre moi et le public mélomane m’amène à aborder des thématiques importantes afin d’exprimer mes déceptions face à la dégradation de mon pays qui, autrefois, était considéré comme un paradis terrestre, mais le menfoubinisme et l’ingérence des dirigeants de ce beau pays font désormais en sorte que ses fils légitimes se considèrent comme des étrangers. À écouter : « LETA DOUB SIM », Fritz CHOUTE (interprète CHOUTY STAR), Studio NP Recordz, à Boston, en octobre 2025. Cette musique évoque de nombreuses réalités à travers les questionnements suivants : poukisa se nan mitan nou nèg k ap touye frè n yo sòti? Poukisa se nan Leta Pwoblèm leta chita? Poukisa se nan mitan nou moun deyò pase pou fè n lage pye nou? Un pays, une nation, un peuple trahis par ses dirigeants. En tant que producteur musical, touché par cette déchirante situation, je n’avais que cette possibilité : extérioriser mes frustrations dans de nombreux textes que j’écris sous le nom de CHOUTY STAR.
Marly W. DurandisQuel état d’esprit vous a animé lors de la production de cette œuvre ?
Fritz ChouteEn plus d’exprimer mes inspirations par la musique, je voulais aussi traduire une réalité vécue par plus d’une personne dans les relations amoureuses comme dans bien d’autres types de relations. Le but principal était d’apaiser les blessures encore vives de ces personnes en leur faisant découvrir ce projet musical.
L’artiste affirme recevoir de nombreux témoignages de son public au sein de sa « clinique musicale ».
Marly W. DurandisLa douleur traverse vos textes, qu’ils parlent d’amour ou de l’émigration des Haïtiens. Comment envisagez-vous cette transformation de la douleur en création ?
Fritz ChouteTransformer la souffrance, la nostalgie ou la douleur en création n’est peut-être pas si compliqué que cela, tout comme l’inverse peut aussi être vrai. Mais honnêtement, mes textes ne sont que le miroir de certaines de mes déceptions, notamment dans « LETA DOUB SIM ». Saviez-vous qu’il existe des Haïtiens qui ont quitté Haïti contre leur volonté ? Saviez-vous que de nombreux Haïtiens vivent à l’extérieur dans des situations très difficiles, mais se résignent parce qu’ils n’ont pas d’autre solution ? Les Haïtiens vivent actuellement comme des étrangers en Haïti. Par ailleurs, « Vas-y doucement », qui évoque une réalité vécue par des hommes dans certaines familles, est aussi une révélation, car peu importe ce qu’ils font, l’insatisfaction de l’autre se manifeste toujours, « Lè a rive pou m al travay cheri, lè m tounen nap fè l (sa pa gade l) », tandis que les échéances de paiement des factures ne changent pas. Je me sens plutôt bien après avoir livré ce projet.
Marly W. DurandisVous avez vous-même vécu l’immigration. Comment cette expérience influence-t-elle votre création ?
Fritz ChouteDans cette situation, beaucoup n’ont pas le choix, car cet exode massif des compétences et des ressources de toute nature affaiblit les capacités de production de notre pays tout en contribuant au développement de pays étrangers. Tout cela est dû à la négligence de nos dirigeants. Malgré les problèmes liés à la couleur de peau, au climat et à la séparation familiale, nous, les Haïtiens, sommes plutôt bien accueillis à l’étranger. On se demande parfois pourquoi nos dirigeants ne s’inspirent pas de ces exemples : vision politique, infrastructures, organisation et sécurisation du territoire, traitement de la population, bonne gestion de la fiscalité et de la justice. L’idée de regagner notre territoire natal reste notre priorité, mais on ne vit qu’une fois. Préoccupés par la gravité de l’insécurité dans le pays, nous souffrons même dans nos rires. Nous nous souvenons que nous sommes Haïtiens. Oui, un peuple fier, mais à l’heure actuelle, que sommes-nous devenus ? Cela dit, à distance, ceux qui sont animés par la volonté de contribuer à transformer certaines choses n’ont d’autre choix que de coucher leurs frustrations et leur nostalgie sur le papier ; certes désespérés, ils restent portés par des notes musicales bien arrangées qui font vibrer une symphonie dans la communauté plongée dans la misère depuis des années sous les yeux des dirigeants : c’est grave, n’est-ce pas ? Ainsi, « LETA DOUB SIM », l’un des titres de mon EP, me console et soulage également d’autres frères et sœurs qui, vivant parfois dans des situations compliquées au-delà des frontières d’Haïti, ne cessent pas de se plaindre et posent toute une série de questions, encore sans réponse, à savoir : pourquoi nos frères et sœurs sont-ils tués par ceux qui sont dans nos rangs ? Tant de « pourquoi » restent sans réponse. Nous observons le passage d’un pays riche à une pauvreté planifiée : au profit de qui ? Plus tard, vous comprendrez. « LETA DOUB SIM » : triste réalité.
Marly W. DurandisQuels obstacles avez-vous rencontrés dans l’écriture de vos textes ?
Fritz ChouteLes obstacles se sont multipliés, y compris là où ils ne semblaient pas nécessaires, voire dans notre quotidien. Ainsi, le temps et les moyens financiers constituaient les principaux défis de cette réalisation. Mais, quand on veut, on peut… C’est ainsi que j’arrive à m’en sortir. Je dois, par ailleurs, saluer la collaboration de musiciens très talentueux d’Haïti, des États-Unis, du Canada et de plusieurs pays d’Afrique, notamment du Cameroun, ainsi que l’apport de ma famille à la réalisation de ce projet et celui de mon infatigable manager, Edson, qui vit à Boston…
Marly W. DurandisQuel message essentiel cherchez-vous à transmettre au public à travers cet opus ?
Fritz ChouteJe voulais partager avec le public des pensées qui me traversaient l’esprit, en m’appuyant sur la capacité que Dieu me donne de m’exprimer musicalement : satisfactions, souvenirs, déceptions, motivations, etc. Ce projet peut faire rire ou susciter la réflexion chez les personnes qui l’écouteront.
Marly W. DurandisEn tant qu’artiste évoluant à l’étranger, quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté ?
Fritz ChouteL’un des défis auxquels je suis confronté, c’est d’exercer mon rôle de père de famille et de produire une musique de cette qualité, puisque les échéances de paiement des factures demeurent les mêmes. Le public me fait confiance ; je ne dois donc décevoir personne. Le titre, « Vas-y doucement », résume les grands défis auxquels je suis confronté.
Marly W. DurandisVous évoluez à Ottawa. Comment se passe l’accueil du public ?
Fritz ChouteJusqu’à présent, je suis satisfait, étant donné que l’accueil réservé au compas à Ottawa est très différent de celui qui lui est réservé à Montréal, où l’activité est plus dynamique… mais cela me convient… La stratégie doit venir de moi, avec le soutien de mon infatigable manager Edson, qui trouvera très bientôt de nouveaux contrats pour « CHOUTY STAR » un peu partout, notamment aux États-Unis et aux Antilles…
Marly W. DurandisParlez-nous de la diffusion de votre musique sur une radio camerounaise. Quel retour avez-vous reçu ?
Fritz ChouteHonnêtement, je suis ému ! C’est aussi le moment d’admettre que « qui se ressemble s’assemble »… je travaille actuellement avec une société de production au Cameroun, YGBC, dirigée par André YANI (Papa André du Cameroun), passionné par la musique caribéenne. Notre rencontre inattendue porte ses fruits et m’inspire beaucoup. « Coup du Marteau » témoigne déjà d’une influence africaine, à l’instar de nombreux autres projets en cours avec YGBC. « Vas-y doucement », que je produis en collaboration avec la chanteuse PASCY BLACK, fait partie de ce projet.
Par ailleurs, par l’intermédiaire d’André YANI, les titres de « CHOUTY STAR » sont diffusés de jour comme de nuit par plusieurs stations de radio et de télévision au Cameroun et, dans les clubs, par des DJ… Ces partenaires ont déjà proposé de faire venir l’artiste au Cameroun… À suivre.
Le projet est aussi disponible sur des plateformes numériques, notamment en Côte d’Ivoire, mais YGBC souhaite étendre cette forme de collaboration dans toute l’Afrique, en Europe et dans les Antilles… en attendant que les médias haïtiens s’engagent eux aussi et accompagnent « CHOUTY STAR » dans son parcours musical au sein de notre industrie musicale haïtienne (HMI).
Marly W. DurandisQuels sont vos projets pour la suite ?
Fritz ChouteDevenir un baume pour les cœurs brisés grâce à mes productions musicales.
Marly W. DurandisUn dernier mot pour le public qui vous soutient et pour nos lecteurs ?
Fritz ChouteFaire de nos déceptions une source de motivation nous permettant de réaliser nos objectifs. Réduire l’influence négative de notre entourage afin de faire place à celles et ceux qui prennent le temps de nous soutenir et de nous valoriser. Aimer Dieu et pardonner, même si cela nous fait encore plus mal. Dire « je t’aime », non pas pour être aimé, mais pour bâtir un nouveau lendemain et panser les blessures que ni nos yeux ni nos cœurs ne sont capables d’accepter.
Chouty Star, tout près de chez vous, avec vous et pour vous.
