Très attendu par les « Fourmis », le nom donné à sa communauté de fans, mais aussi par une bonne partie de l’industrie musicale haïtienne, Wendyyy a finalement signé son retour à la suite de l’annonce faite le 30 septembre. Le rappeur a dévoilé, à travers une vidéo hors du commun mêlant chroma key et intelligence artificielle, le morceau éponyme de son nouvel album, une œuvre réalisée par Willdrey, dont la sortie est annoncée pour le 9 octobre 2026.

Intitulé « Pi ∞ », comme une référence à l’infini, le morceau se présente moins comme un simple titre que comme un véritable « statement ». Il ne s’agit, en réalité, que de la plage de clôture de l’album : deux minutes et 27 secondes pendant lesquelles Wendyyy pose les bases de ce qui ressemble déjà à une déclaration d’intention. Malgré sa courte durée, le morceau suffit déjà à alimenter les débats, les interprétations et les discussions interminables auprès du public et sur la scène rap haïtienne.

Entre références, jeux de mots, ego-trip, clins d’œil à l’histoire du rap kreyòl et formules à double lecture, « Pi ∞ » semble avoir été pensé pour être disséqué ligne après ligne. Nous nous attardons ici sur les passages les plus frappants de sa première minute, afin d’en explorer les références, les sous-entendus et les différentes couches de lecture.

Et Wendyyy ne tarde pas à donner le ton. Dès les premières secondes, il installe une posture ouvertement égocentrique et lance une première formule qui résume presque à elle seule l’esprit du morceau :

« Rèv ou se reyalite m, e reyalite m se yon gwo DREAM. »

Cette punchline résonne comme une invitation à renoncer à l’idée même de devenir comme lui. Car le rêve de bon nombre de ses soi-disant adversaires serait précisément d’atteindre ce qu’il est déjà devenu. Ce qui constitue pour eux un rêve n’est, pour lui, que sa réalité.

Mais la formule va plus loin : sa propre réalité représente, à ses yeux, un rêve encore plus grand. Dès lors, ceux qui rêvent de devenir comme lui se retrouvent enfermés dans une quête presque sans fin. Ils aspirent à atteindre une réalité qui, pour l’artiste lui-même, n’est déjà qu’une étape au sein d’un rêve plus vaste – une réalité qui, pour eux, pourrait ne jamais cesser d’être un rêve.

Après avoir affirmé sa position dès l’ouverture, Wendyyy poursuit sur le même registre, mais en déplaçant cette fois le terrain de jeu vers l’histoire du rap kreyòl. L’ego-trip laisse alors place à un exercice de références soigneusement imbriquées, où plusieurs noms emblématiques de la scène sont convoqués en quelques mots :

« Te gon LAME ki met BARIKAD, m antre nan RAP san STAF, men m tèlman ORIJINAL tout rap kreyòl ap repwodwi m. »

À travers cette formule, l’artiste construit un jeu de mots qui fait directement écho à plusieurs grandes formations ayant marqué l’histoire du rap kreyòl : Rockfam Lame A, Barikad Crew et Original Rap Staff. Les termes « LAME », « BARIKAD », « STAF » et « ORIJINAL » ne sont donc pas choisis au hasard : ils renvoient volontairement à ces groupes emblématiques.

Mais au-delà de l’hommage, la phrase sert aussi à souligner sa propre trajectoire. Là où ces grandes références du rap kreyòl se sont imposées en groupe, il rappelle qu’il a fait son entrée dans le milieu en solo, « san staf ». Il affirme ensuite son originalité au point de suggérer que l’ensemble du rap kreyòl s’inspirerait désormais de lui, voire le reproduirait.

Après ce détour par les grandes références du rap kreyòl, Wendyyy recentre aussitôt le propos sur lui-même. Cette fois, il ne mentionne plus les noms de groupes, mais construit toute sa barre autour d’une succession de parties du corps, utilisées pour illustrer sa confiance, sa détermination et sa manière d’énerver ses jaloux.

« M te kwè nan TÈT mwen, donk m pran kouraj mwen ak 2 MEN, pou m fouye PYE, men m toujou f~~king gade yo nan JE, pou m defann DWA m. »

On y relève des références à l’anatomie humaine : la tête, les deux mains, les pieds, les yeux, puis le doigt (« dwa »), un dernier élément anatomique qui vient prolonger le jeu de mots. Cette accumulation donne à la punchline une véritable continuité, chaque élément du corps venant soutenir la progression de son propos.

Le passage porte également une forte dimension égocentrique. L’artiste y affiche une confiance absolue en lui-même : il croit en ses propres capacités, prend son courage à deux mains, avance sans jamais baisser la tête et regarde quiconque droit dans les yeux. En affirmant qu’il défend ses « dwa », il revendique finalement sa place et son autorité dans le rap « game », comme quelqu’un qui n’attend la permission de personne et entend y imposer ses propres lois.

Après avoir joué avec le champ lexical du corps pour affirmer sa confiance et son autorité, Wendyyy change de registre sans pour autant abandonner les doubles sens. Il puise cette fois directement dans le patrimoine musical haïtien :

« M lage LAKOU a pa TRANKIL, pandan m kouche sou do Maldiv, gr~nn mwen nan bouch JASMIN m ap tande BELO. »

Ce vers fonctionne avant tout comme un clin d’œil à « Jasmine », titre de Bélo, nom de scène de Murat Jean Belony. L’artiste, devenu ambassadeur culturel d’Haïti en 2005, avait publié cette chanson sur son premier album, « Lakou Trankil ». Les mots « LAKOU », « TRANKIL », « JASMIN » et « BELO » forment ainsi une succession de références directes à l’univers musical de Bélo.

Mais Wendyyy ne se contente pas de citer l’artiste : il détourne également le sens de « Jasmine ». Dans le morceau de Bélo, Jasmine est présentée comme une femme vénale, comme l’illustre la formule : « Jasmin se yon ti fanm ki gen may, si w bezwen yon bagay fòk ou ba l yon bagay ». Autrement dit, pour obtenir quelque chose d’elle, il faut d’abord lui offrir quelque chose en retour.

Dans « Pi », Wendyyy renverse justement cette logique. Sa Jasmine lui procure du plaisir sans contrepartie, pendant qu’il est allongé aux Maldives et écoute Bélo. La référence devient alors à la fois un hommage, un détournement et une démonstration de son propre univers. Il salue Bélo à sa manière, en reprenant plusieurs éléments de son œuvre pour les intégrer à une scène volontairement provocatrice et égocentrique.

Après le clin d’œil appuyé à Bélo, Wendyyy resserre encore son écriture et revient à une formule plus brève, mais tout aussi chargée de sens. Cette fois, le jeu repose sur deux mots qui, mis bout à bout, renvoient directement au nom d’un autre artiste :

« M ap parèt ak on kè an PYÈ, e m ap gen move JAN. »

Dans ce passage, Wendyyy joue sur les mots « PYÈ » et « JAN » pour former le nom de Pierre-Jean, dans ce qui apparaît comme un clin d’œil à l’artiste Pierre-Jean Millien. Mais la formule porte également un second sens, directement lié à l’évolution du personnage que Wendyyy met en scène.

En annonçant qu’il réapparaîtra avec « un cœur de pierre » et de « mauvaises manières », il fait comprendre qu’il n’est plus l’innocent que le public avait autrefois connu. Le « kè an pyè » traduit un endurcissement, tandis que « move jan » marque l’apparition d’une attitude plus dure, plus froide et moins conciliante.

L’hommage à Pierre-Jean se superpose ainsi à l’affirmation d’une transformation personnelle : celui qui revient n’est plus tout à fait celui qui était parti.

En à peine une minute, Wendyyy a déjà multiplié les références, les doubles sens, les hommages et les formules d’ego-trip, tout en installant le ton de « Pi ∞ ». Derrière l’apparente simplicité de certaines barres se cache une écriture riche de clins d’œil à l’histoire du rap kreyòl, à la musique haïtienne et à sa propre trajectoire.

Et pourtant, il reste une minute et 27 secondes à explorer. D’autres lignes méritent elles aussi d’être décortiquées, tant elles prolongent ce jeu de références, de provocations et de lectures à plusieurs niveaux. Nous reviendrons donc sur quelques-unes des barres les plus marquantes de la suite du morceau.

En attendant, « Pi ∞ » ne constitue qu’un avant-goût : l’album « Pi », dont ce titre est l’outro, est annoncé pour le 9 octobre 2026. Cette sortie permettra de voir jusqu’où Wendyyy entend pousser ce nouvel univers et si les promesses esquissées dans ces deux minutes et 27 secondes trouveront leur prolongement dans le reste du projet.